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Après les larmes coulées sur le fort taux d’échec au BEPC 2018 : Conseillers pédagogiques, inspecteurs et syndicats font l’autopsie des vraies causes des débâcles

Les résultats des examens du Brevet d’Etudes du Premier Cycle (BEPC) 2017-2018 qui ont donné un taux inquisiteur de 28,63% d’admis au plan national, continuent de nourrir polémiques et réflexions dans le rang des acteurs du système éducatif béninois.

Educ’Action, pour contribuer à creuser l’abcès, a donné la parole à certains inspecteurs et acteurs pédagogiques bien imprégnés des réalités du système éducatif béninois. Ils ont opiné en des termes non voilés.

«La maigreur des résultats du BEPC est très décevante pour l’ensemble des acteurs et tient à deux facteurs. Les facteurs scolaires et les facteurs extra-scolaires. » Ce sont là, les toutes premières observations et champ d’analyse de l’inspecteur Didier Idohou qui ainsi campent le décor des tristes résultats du BEPC 2018. De l’avis de cet acteur avéré du système éducatif béninois, les facteurs scolaires sont liés à un certain nombre de paramètres comme la qualité de l’enseignement, la géographie de l’apprentissage, la motivation des élèves pour les études, leurs postures en rapport avec les efforts d’apprentissage, la formation professionnelle des enseignants vacataires et l’insuffisance de suivi pédagogique des enseignants et parents. Aussi, pointe-t-il d’un doigt accusateur les conditions d’études des élèves, l’accompagnement des parents d’élèves, la concentration des élèves-candidats aux études en lien avec les distractions, les mouvements de grèves ; autant de facteurs extra-scolaires qui, en somme, ont dû jouer un grand rôle dans cette situation d’échecs massifs. S’accordant sur la substance de l’analyse pertinente de son collègue en rapport avec le pourcentage d’échecs, Barthélémy Adelakoun Abidjo, Inspecteur de l’Enseignement Secondaire à la retraite, reconnaît hélas le caractère catastrophique des résultats du BEPC 2018. « Le moins qu’on puisse dire, c’est que ces résultats sont mauvais, très mauvais et interpellent nous tous, quel que soit le niveau où nous nous situons dans la chaîne éducative. C’est une catastrophe qu’on enveloppe d’un silence hypocrite », a lâché irrité cet acteur éducatif à la retraite. Pour lui, les causes immédiates qui pourraient conduire à ce résultat épouvantable sont : « les grèves corporatistes, mais surtout politiques où personne ne fait de cadeau à personne ». Ce qui le pousse d’ailleurs à se poser des questions de fond qui sont restées sans réponses. « Qu’avons-nous gagné en tant qu’élèves, enseignants, parents d’élèves, pouvoir politique dans ce bras de fer qui a fini par connaître son épilogue, et, comment après quatre mois de débrayage ? L’institution même qu’est l’école ne sort-elle pas discréditée de ce combat herculéen que syndicats et autorités politiques se sont livrés ? », s’est interrogé l’inspecteur Barthélémy Adelakoun Abidjo. S’il est vrai que la gestion pédagogique d’une année scolaire prend en compte les aspects comme la mise en œuvre effective des contenus notionnels prévus dans les programmes, le mode d’administration de ces contenus, des relations professionnelles entre les professeurs et leurs élèves, il est tout aussi vrai qu’en cette année 2017-2018, la pression du temps due aux mouvements de grèves intempestives, et diverses autres contraintes ont conduit professeurs et élèves à mener une course contre la montre, hélas après le déluge dans le but d’achever les programmes scolaires. Du moins, c’est ce que pense l’inspecteur Didier Idohou qui estime que ces divers événements observés au cours de l’année ont impacté négativement les relations fécondes dans le processus d’enseignement-apprentissage-évaluation qui devrait opter pour une pédagogie différenciée, gage d’un succès pour tous les élèves. « Quand vous ratez ce tournant, c’est difficile de se rattraper. Tout le reste n’est que course contre la montre, et c’est ce qui s’est passé. L’enseignant fera du bourrage pour terminer les programmes sans s’assurer que dans le même temps, les élèves apprennent. Les mouvements de grève sont synonymes d’arrêt de travail, de blocage des activités pédagogiques alors que le temps d’apprentissage n’est pas extensible », a fait remarquer l’inspecteur pour qui les conséquences directes sont, entre autres, le faible taux des résultats scolaires, la démotivation de certains élèves sérieux et les déviances comportementales pour d’autres qui n’attendaient que ces occasions pour s’illustrer négativement. Justifiant toujours les raisons de ce faible taux de réussite, Didier Idohou explique qu’après les grèves, « le stress a été le lot de tout le monde. Pris de court par le temps, les enseignants n’ont pas pu dérouler convenablement les activités avec les élèves. Cela a eu des répercussions sur les apprentissages chez ces derniers. Bon nombre d’enseignants sont tombés dans l’appât de la routine au point de négliger de se mettre dans une posture d’auto-formation pour une qualification professionnelle. La conséquence chez les élèves se traduit par le dicton : « Tel enseignant, tel élève ». De l’avis donc de l’inspecteur Didier Idohou, les grèves en sont pour beaucoup dans cet échec observé cette année au niveau de l’examen du BEPC. Avis que ne partage point Alexandre Adjinan pour qui les grèves ne sont que des prétextes pour voiler les vrais problèmes qui minent le système éducatif et qui engendrent de tels résultats.

Des avis divergents ...

« Beaucoup diront toujours que ce taux d’échec est le résultat de la longue période de grèves observées au cours de l’année scolaire. Moi je dirai plutôt que ces résultats sont la cause des maux dont souffre le système éducatif béninois. Les raisons sont ailleurs », a crié haut et fort Alexandre Adjinan, syndicaliste, tout en prenant la peine de justifier ses propos. « La preuve, en 2016, il n’y a pas eu de grève mais le BEPC a donné 16%, ça c’est utile de le rappeler. Cela veut dire que le mal doit être attaqué à la racine », a-t-il appuyé. Selon lui, les causes des échecs se trouvent aussi bien dans la qualité de l’enseignement et de l’enseignant que dans les conditions de travail. « Il faut préciser que dans le public, les infrastructures manquent si bien que le ratio élèves-enseignants n’est pas respecté. Lorsqu’il y a un enseignant devant 60 à 70 apprenants, l’évaluation et le suivi posent problème », a-t-il fait ressortir pour relever l’une des vraies causes. Dans la même vaine, il souligne la question de l’insuffisance des Conseillers pédagogiques et Inspecteurs dans le travail éducatif. « L’encadrement pédagogique pose également problème et le corps de l’encadrement est insuffisant. Lorsque nous prenons les Conseillers pédagogiques et les inspecteurs, ils ne font pas le nombre requis pouvant couvrir toutes les zones, tous les bassins pédagogiques si bien qu’il y a des enseignants qui sont dans le métier pendant des années, soit agent de l’Etat soit vacataire, et qui n’ont jamais reçu la visite d’un Conseiller pédagogique ou d’un Inspecteur », a dénoncé Alexandre Adjinan qui estime que leur présence en nombre suffisant et en qualité est un gage de réussite pour l’enseignant lui-même. Selon cet acteur, lorsque le CP ou l’Inspecteur rend visite à un enseignant, il vient voir ce que l’enseignant fait et lui donne des conseils pour qu’il améliore ses prestations. Tout en citant d’autres causes, Alexandre Adjinan pense que l’Etat gagnerait à résoudre l’épineux problème des conditions de vie et du traitement des enseignements. Outre les grèves, d’autres raisons lointaines justifient amplement ces résultats, de l’appréciation de Barthélémy Adelakoun Abidjo. « Peu sont les enseignants qui ont une qualification professionnelle. La plupart atterrissent devant les élèves, tout juste après la licence pour les cas les plus heureux. Sinon, le baccalauréat est le sésame que l’on brandit dans le Bénin profond pour devenir professeur avec l’appui des parents d’élèves. L’absence de laboratoires et de bibliothèques dignes du nom, la pénurie de matériels didactiques en sciences comme en lettres, l’insuffisance des infrastructures, ce sont autant de facteurs qui constituent les causes lointaines de l’échec de nos élèves, selon l’Inspecteur à la retraite qui formule le souhait que cette année, le dialogue retrouvera son droit de cité et que les vertus républicaines que sont l’écoute de l’autre, la tolérance, la parole plurielle... vont être privilégiées en lieu et place des déclarations va-t-en guerre.

Estelle DJIGRI

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