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Renvoi des apprenants pour non paiement des frais de scolarité | Quand autorités de l’Ecole et parents d’élèves se regardent en chiens de faïence

Sur le chemin de l’Ecole, les frais de scolarité se dressent comme de réelles épines, effritant parfois les chances de réussite scolaire des apprenants.

Les responsables d’établissements publics, en l’occurrence les directeurs, censeurs, surveillants et comptables, arrivent péniblement à surmonter cet obstacle qui devient, au fil des années, un problème récurrent du système éducatif béninois. Les parents d’élèves, à tord ou à raison, libèrent mal lesdits frais, pourtant importants pour le fonctionnement en partie des cadres scolaires. Le renvoi des apprenants des salles de classes comme formule dissuasive, Educ’Action se lance, cette semaine, comme un bon aventurier, sur cette piste à plusieurs inconnus qui relève des tares de l’école au Bénin.

«Souvent, mes parents ont du mal à me payer la contribution à temps. A chaque rentrée, ils sont obligés de demander l’indulgence des autorités de mon collège pour qu’elles me laissent suivre les cours pendant un moment avant de me renvoyer des classes », a confessé à Educ’Action, Alain T. , élève en classe de 4ième dans un établissement public de Cotonou. Partagé entre son uniforme kaki et ses tenues d’aide maçon, le jeune apprenant issu d’une famille très modeste, se livre à des activités extra-scolaires pour venir en appui aux parents. « Je suis aide maçon les weekends, et élève les jours de classes. C’est ainsi que je soulage les parents qui finissent tard à payer ma contribution. Seulement, je ne sais à quand la fin de cette seconde vie qui m’isole, de plus en plus, de mes études en raison de la charge du travail », s’interroge le jeune Alain, préoccupé. Tout comme lui, bien d’élèves et écoliers béninois traversent cette impasse sociale avec parfois au bout, la réussite. D’autres abandonnent malgré eux, exaspérés par les difficultés et les pressions des responsables d’établissements. Et pourtant, aussi important que les fournitures scolaires à chaque rentrée des classes, l’écolage reste un outil indispensable et gage de la réussite des apprenants. Pour beaucoup de parents, ils peinent à honorer cet engagement pour diverses raisons, et très souvent liées à des problèmes d’ordre financier. Léopold Soussoukpo, directeur du CEG2 Lokossa, s’explique en vain cette situation. « Je ne comprends pas pourquoi payer 12.000 Francs Cfa dans les collèges publics du Mono est si difficile pour les parents alors que dans le privé, des gens payent jusqu’à dix fois ces montants », a-t-il relevé, remonté. Selon lui, lorsque les collèges publics n’ont pas un nombre élevé de nouveaux élèves, il leur serait presqu’impossible d’acquérir les fournitures scolaires pour entamer l’année, vu que les anciens élèves, les plus nombreux de l’effectif des établissements publics, ne payent pas la contribution dès la rentrée. Pour Claude Artur Atinzovè, gestionnaire-comptable du CEG1 Lokossa, ce n’est qu’en jouant sur la bonne humeur des parents qui inscrivent pour la première fois leurs enfants dans un établissement scolaire, qu’on arrive à obtenir les frais de scolarité à la rentrée. Pour ce qui concerne les anciens élèves, précise-t-il, on se contente seulement de les sensibiliser à payer leur contribution dans les meilleurs délais. « Des fois, certains parents remettent l’argent à leurs enfants qui les utilisent à d’autres fins », a renseigné le comptable du CEG1 Lokossa. Selon lui, des apprenants abusent parfois de la gentillesse des autorités d’établissements, en renonçant délibérément au paiement de leur écolage malgré la bonne foi des parents d’élèves. « Le paiement des frais de scolarité, surtout au CEG2 Lokossa, demeure un casse-tête. Je dirai même que c’est un calvaire pour les responsables de l’établissement. A titre illustratif, l’année dernière, les élèves restent nous devoir de l’argent jusqu’à cette rentrée. Le total fait un million cinq cent mille (1.500.000) francs alors que tout le budget de l’établissement faisait treize million. Toutes les pressions pour récupérer ces sous n’ont servi à rien. Chaque fois, les parents viennent se morfondre parfois en criant qu’ils n’ont pas encore les moyens pour payer. Certains élèves disent que c’est eux-mêmes qui se débrouillent pour payer et quand ils donnent une partie, on ne les voit plus jusqu’à la fin de l’année. Cette rentrée par exemple, tous ceux qui nous doivent, ont changé d’établissements », a expliqué le directeur du CEG2 Lokossa, martelant que même les structures qui prennent en charge les cas sociaux, n’honorent plus leurs engagements. Ce qui plonge les établissements scolaires dans des difficultés financières pour le démarrage des activités pédagogiques à la rentrée. « Il y a à la Direction départementale de l’Enseignement Secondaire, un service qui se charge des cas sociaux. Mais l’année dernière, ce service n’a rien payé pour les élèves relevant des cas sociaux que nous avons déclarés », a-t-il argué. Il n’est point besoin de démontrer l’utilité des frais de contribution, surtout à la rentrée. « On en a besoin pour payer la craie et d’autres fournitures sans lesquelles les enseignants ne peuvent travailler dans les classes », a-t-il ajouté.

Des lves devant le portail dun collge de Lokossa


Du dilemme des chefs d’établissements secondaires...

Craignant les conséquences du renvoi des apprenants sur les rendements scolaires, les chefs d’établissements scolaires se retrouvent sans moyens. Ils peinent à trouver la meilleure formule pour amener les parents rebelles à s’acquitter de cette obligation. « L’ODD 4 met l’accent sur le fait qu’il faut ‘‘Assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie’’. Vous comprenez alors toute ma gêne à renvoyer un enfant des classes pendant que ses camarades (à jour de l’écolage) reçoivent l’instruction », a confié, embarrassé Léopold Soussoukpo, directeur du CEG2 Lokossa. Il rappelle que, pour l’année scolaire 2016-2017, « c’est jusqu’en mars que j’ai commencé par renvoyer les élèves pour non payement des frais de scolarité. Mais c’était aussi à un moment critique de l’année et j’ai compris par la suite que bon nombre des élèves n’ont pas pu bien suivre les cours ». Komadan Innocent, directeur du CEG Zounhouè Kpakpassa dans la commune d’Athiémé, a fait une autre option pour recouvrer en partie les écolages. Il exige des apprenants des classes de 6ème et 3ème le paiement intégral des contributions avant de connaître leurs classes. « A cette rentrée, j’ai instruit le comptable et le censeur afin qu’ils veillent à ce que les élèves de 6ème et 3ème s’acquittent entièrement des frais de contribution avant de connaître leurs classes. Mais nous sommes dans un milieu rural particulier et si cette mesure devrait être exécutée à la lettre, peut-être qu’à votre arrivée dans ce collège, vous ne verrez aucun élève », a-t-il fait savoir à l’équipe de Educ’Action. Donatien Akouté, professeur de PCT au CEG1 Agamè, témoigne d’un renvoi stratégique développé autour de lui pour amener les apprenants à solder. « Le comptable de l’année passée renvoie d’habitude les élèves bien avant les devoirs. J’ai aussi connu un directeur qui renvoie les élèves certes avant les devoirs, mais qui a mis en place d’autres stratégies pour les récupérer », a-t-il dit, sans d’autres détails.

De l’impact sur les résultats scolaires...

Dans beaucoup de collèges sillonnés, le renvoi de l’apprenant relève de l’ultime stratégie dissuasive mise en place par les autorités d’établissements pour contraindre les parents à payer les contributions. « Ce n’est pas de gaieté de cœur que nous renvoyons les élèves qui ne sont pas à jour de leur contribution. Nous sommes bien conscients des conséquences sur leurs rendements scolaires. Mais face à l’impossible, nul n’est tenu. Nous sommes obligés de faire recours au renvoi. D’ailleurs, on a l’impression que certains parents attendent cela avant de venir solder. D’autres n’hésitent pas à nous prendre en adversité pour avoir renvoyé leurs enfants », a déclaré le directeur du CEG2 Lokossa. Pour lui, cette mesure ne résout pas totalement le problème, mais aide à trouver un début de solution. « Le règlement dit que les élèves doivent payer la contribution scolaire au plus tard le 31 décembre de l’année. Mais ce texte n’est pas du tout respecté. Ce qui fait qu’on est obligé de renvoyer les élèves pour récupérer un peu », a-t-il ajouté. Selon le gestionnaire-comptable du CEG1 Lokossa, le renvoi des élèves a un double intérêt. « Il contraint les parents à s’acquitter des écolages, puis permet aussi de découvrir d’éventuelles supercheries. Si ce sont les parents qui trainent les pas, on le sait. En revanche, si la supercherie émane des apprenants, on la découvre aussi. Ce qui nous permet d’alerter les parents par rapport à l’attitude de leurs enfants », a-t-il signifié à Educ’Action. « Pendant ce temps, lors des renvois, il y a des apprenants qui loupent des compositions et écopent de zéro », a-t-il noté, désespérément. « Pour ceux qui reviennent, hélas, la note zéro leur est conservée », a expliqué Jean-Marie Bonaventure Dansi, professeur d’Histoire-Géographie au CEG 5 Lokossa. « Il y a parfois des élèves travailleurs pour qui les parents n’arrivent pas à payer les contributions scolaires et quand les comptables les renvoient en pleine composition des devoirs, ça m’attriste énormément. Même quand ils arrivent à négocier avec les comptables ou quand pris de pitié pour eux, des professeurs s’engagent pour leur payer la contribution pour qu’on les autorise à continuer la composition, à leur retour dans la classe, ils sont démoralisés car ils n’ont plus l’élan qu’ils avaient au début de la composition. Ils reviennent souvent en pleurant et c’est difficilement qu’ils reprennent les stylos pour continuer la composition. Dans ces conditions, il est clair que le renvoi des élèves a des conséquences sur leurs rendements scolaires », nous a fait savoir Donatien Akouété. Devant cette dure épreuve, des chefs d’établissements et des comptables sont parfois taxés par des parents d’Hommes sans cœur qui infligent de véritables supplices psychologiques aux élèves. Mais entre parents et administration scolaire, qui est vraiment responsable de cette situation ? Il n’est pas difficile de répondre à cette question, à en croire le comptable du CEG1 Lokossa, pour qui seul le renvoi des élèves amène véritablement les parents à payer les contributions scolaires.

Jonas BOTCHI & Serge-David ZOUEME

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