banner ong educaction

Promotion et utilisation des langues nationales dans le primaire : L’Ecole engagée sur les cendres du projet ELAN

Autrefois subordonné à diverses punitions dont le port du signal fait à base de coquilles d’escargot, l’usage des langues nationales dans le système éducatif formel, se fait ressentir de nos jours et se révèle comme l’un des chantiers majeurs à conduire par le Bénin pour l’atteinte du développement durable.

Cette nouvelle vision a dû motiver, par les soins de l’ancien régime et à travers le projet ELAN, l’introduction de quelques langues maternelles dans des classes pilotes du sous-secteur primaire. La Rupture, actuellement en cours, y a trouvé les chances de réussite de plusieurs générations d’enfants et d’apprenants en dépénalisant l’usage des vernaculaires dans les classes. Mais pour l’heure, quel bilan doit-on faire du projet ELAN ? Les fruits ont-ils tenu la promesse des fleurs ? Quelle lecture de la nouvelle approche du Gouvernement d’engager l’école sur la piste de la promotion des langues nationales dans le primaire ? Educ’Action vous offre une descente dans le labyrinthe d’une initiative atypique...

L’intérêt du maniement des langues nationales dans le système éducatif béninois n’est plus à démontrer. Le Gouvernement de la Rupture en phase avec cette approche de l’école vient de légiférer à propos. L’Article 59 du Titre 18 portant sur l’utilisation des langues nationales dans le Règlement intérieur des écoles primaires révisé du 26 mars 2018, stipule clairement que l’école doit assurer la promotion et l’utilisation de nos langues nationales, de la langue des signes et de l’écriture braille. Cette disposition, ainsi donc, balise le terrain pour la résurgence et l’extension d’une pratique ou mode d’enseignement qui a pourtant existé via le projet ELAN. En effet, le projet ELAN (Ecole et Langues Nationales en Afrique) est une initiative qui vise la promotion et l’introduction progressive de l’enseignement bilingue articulant une langue africaine et la langue française au primaire, en particulier dans les écoles des zones rurales, pour remédier à l’échec scolaire dû à la difficulté d’acquisition de la langue française. Il est né d’un partenariat entre l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), maître d’œuvre international du projet, l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), l’Agence française de développement (AFD) et le Ministère français des Affaires étrangères et européennes (MAEE), et de la volonté des ministères de l’Éducation nationale du Bénin, du Burundi, du Burkina Faso, du Cameroun, du Mali, du Niger, de la République démocratique du Congo (RDC) et du Sénégal de développer une éducation au primaire de qualité. Cela a été acté par le conseil des ministres du mercedi 29 mai 2013 qui a décidé de l’expérimentation de l’enseignement des langues nationales dans le système éducatif formel à partir de la rentrée 2013-2014. Hélas, cinq ans après sa mise en œuvre, le constat n’est pas du tout reluisant.

Du naufrage du projet ELAN…

« C’est sur une chaîne de télévision de la place que j’ai appris qu’il faut stopper le projet ELAN. Nous n’avons pas été saisis de façon officielle par les autorités et je trouve que c’est dommage », s’est désolé Pascal Lokossou, instituteur et expérimentateur de la langue Mina à Hilacondji, frontière Bénin-Togo pour signifier que ce projet a du plomb dans l’aile. Un autre enseignant expérimentateur dans le département de l’Ouémé affirme, sous anonymat, que le projet ELAN aurait pu porter ses fruits si cela n’avait pas été stoppé en plein pilotage. La noyade de ELAN est bien confirmée, de l’avis de Bertin Hessou, directeur de l’Ecole Primaire Publique (EPP) Fifadji groupe B, qui renseigne à Educ’Action que « c’est au cours de la session d’août passée, session qui préparait la rentrée scolaire que le cabinet du MEMP a dit que le programme ELAN, l’enseignement de nos langues nationales dans les classes à l’école primaire, ne devrait plus continuer... ». Cette expérience, selon les dires de l’expérimentateur de la langue Mina, semble enrichissante et a un impact positif sur les enfants. « Pendant le temps de l’expérimentation, j’avoue que les enfants ont bien réagi. J’ai remarqué surtout qu’ils ont plus d’expression dans leur langue maternelle que dans la langue française. Ce qui a facilité beaucoup plus l’apprentissage », a applaudi l’expérimentateur qui continue de s’interroger sur les vrais mobiles de la suspension du projet.

Des probables raisons, selon certains acteurs …

« C’est depuis le Général Mathieu Kérékou que ce programme existe. A mon avis, ce programme est très bon mais tant que le politique va se mélanger à l’éducation, les choses ne marcheront jamais. L’éducation ne doit pas se mélanger à la politique parce que, dit-on, qui se mêle des affaires politiques périra misérablement », a dit, sans ambages, un sexagénaire, directeur d’une école publique. Abordant la question de l’échec du projet ELAN, l’acteur du système éducatif s’en prend au nombre de langues nationales choisies pour la phase expérimentale. « On ne peut pas prendre plus de cinq (05) langues dans un pays. C’est déjà trop. Pour un pays qui se respecte, deux (02) langues nationales suffissent », a fait savoir le sexagénaire avant de faire des propositions aux gouvernants. « Les langues nationales peuvent marcher, mais il faudra d’abord la conscience nationale. A côté de la conscience nationale, il faut voir le tronc commun des langues et en choisir au plus deux. Le Fon et une langue parlée dans le Nord, le Dendi, par exemple, est plus facile que le Bariba, et ce sont ces deux (02) langues qui seront enseignées dans les écoles. Mais, au-delà de deux, la chose ne marchera pas », a laissé entendre ce directeur à la retraite. Ses propositions ont été enrichies par le directeur Bertin Hessou pour qui le nombre de langues est de trop. « A mon avis, ce programme n’a pas prospéré à cause du manque de volonté politique, sinon ce que je vois, c’est qu’il y a une multitude de langues nationales et ils ont de problème à choisir réellement les langues », a relevé le directeur de l’EPP Fifadji groupe B. Il s’exprime en ces termes : « Au cours de la session d’août, moi, j’ai dit qu’il faut oser prendre au plus deux (02) langues, mais il n’y a pas encore la volonté politique. Il faut vraiment une volonté dictatoriale pour imposer une langue majoritaire pour réussir la chose. C’est ce qu’on ne voit pas encore chez les gouvernants », fait-il observer. Outre le choix des langues, ces acteurs interrogés estiment qu’il n’y pas de mesures qui accompagnent la chose. « Le régime précédent qui a initié la chose n’a certainement pas défini des mesures d’accompagnement et puisque le régime actuel n’a pas vu clair dans ce projet, il n’est pas prêt à l’accompagner », a supposé Bertin Hessou qui se fait appuyer dans son analyse par l’expérimentateur du Mina, Pascal Lokossou. En dehors de ce projet qui n’a pas eu un lendemain meilleur, l’actuel régime prévoit la promotion des langues dans les classes.

Ce que prévoit l’article 59 du Règlement intérieur révisé …

Il confère à l’école la promotion et l’utilisation de nos langues nationales, de la langue des signes et de l’écriture braille. Cette décision est applaudie par le directeur sexagénaire. « Quand on explique un problème en fon, l’enfant comprend vite et trouve des solutions. J’ai fait cette expérience. C’est la langue française qui ne permet pas aux enfants d’accéder à la vraie connaissance », souligne-t-il. Un peu comme son collègue, Bertin Hessou encourage cette nouvelle initiative et renseigne d’ailleurs sur l’existence d’une matière qui se déroule en langue. « Il faut reconnaître que depuis l’avènement des nouveaux programmes en vigueur, il y a une branche dans le champ de l’éducation sociale toujours en vigueur qu’on appelle ‘‘langue et culture’’. Cette matière est déroulée dans nos langues nationales », informe-t-il. Si cette mesure est la bienvenue, de l’avis de ces acteurs, il n’en est pas autant pour Salomon Oussa, nouveau directeur du Complexe Scolaire Protestant de Godomey. « On ne peut pas vouloir une chose et son contraire. Il y a des décisions que je juge hasardeuse parce qu’on ne mesure pas le pour et le contre », a opiné l’homme. « On veut relever le niveau des enfants en introduisant la dictée mais en même temps, on veut que les enfants s’expriment en langues nationales dans les classes. Je crois que ce n’est pas l’idéal. Le CNE est-il associé à cette décision ? », s’interroge le nouveau directeur.

Estelle DJIGRI

Developed in conjunction with Joomla extensions.

Vidéos

Developed in conjunction with Joomla extensions.