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Entretien avec le Père Aimé Hounzandji, Docteur en Histoire

Je continue de douter que l’APC accompagne le développement du Bénin : a affirmé le Père Hounzandji

 

« Une université dans un processus de construction nationale : l’université du Dahomey-Bénin en Afrique occidentale (1950-2002) ». Tel est le titre de la thèse que le Révérend Père Aimé Hounzandji a soutenue avec les félicitations du jury, en juin dernier pour l’obtention du grade de docteur de l’Université de Paris-Sorbonne. Dans cette thèse, le chercheur a porté son regard sur l’Université au Bénin, depuis ses premières heures de balbutiements jusqu’aux années 2000. De passage à Cotonou, il a été l’invité de votre journal thématique Educ’Action.

Educ’Action : Docteur, vous vous êtes penché sur l’Université d’Abomey-Calavi. Quel est le problème que votre thèse aborde ?

Révérend Père Aimé Hounzandji : La problématique de cette thèse est d’étudier l’histoire chronologique de l’Université de Dahomey-Bénin. Je l’ai formulée ainsi parce que notre pays s’était appelé Dahomey, colonie du Dahomey dans les années 1934, puis République du Dahomey à l’époque jusqu’à la réforme institutionnelle politique du feu Président Mathieu Kérékou avec un gouvernement militaire révolutionnaire. Etant donné que ma période d’études a couvert celle qui prenait en compte la République Populaire du Bénin, puis actuellement la République du Bénin. J’ai voulu que la formulation du titre montre bien cette évolution chronologique de l’appellation du pays. Donc l’Université, je l’ai étudiée de façon chronologique, mais surtout en lien avec la vie éducative et la politique éducative du pays depuis les années 50 aux années 2002.

Votre thèse a montré, entre autres, que la succession des politiques éducatives au Bénin est restée un héritage colonial ?

Effectivement, j’ai montré dans ma thèse que c’est l’héritage colonial qui a été contesté et promu, redéveloppé et redimensionné dans notre système éducatif. Notre système éducatif repose sur l’école coloniale telle qu’elle nous a été léguée par les colonisateurs. Nous l’avons jusque-là structurée et restructurée, mais toujours sur le modèle de l’école en France sur laquelle j’ai d’ailleurs travaillé aussi. Donc, je connais un tout petit peu les deux modèles et je peux faire des comparaisons. J’affirme alors que le système éducatif du Bénin tel qu’il est jusqu’à nos jours, est un peu calqué sur le modèle hérité du colonisateur.

Que faut-il changer dans le système éducatif du Bénin?

Ce système éducatif a besoin d’être refondu. Une tentative a eu lieu pendant la période dite révolutionnaire. On avait mis en perspective l’école nouvelle. Mais j’avoue que les moyens et les hommes, comme le disait celui qui était chargé de la mise en application de cette école nouvelle, feu Jean Pliya, de vénéré mémoire, n’étaient pas à ce rendez-vous de l’histoire. Au Bénin, tout le monde veut se faire beaucoup d’argent à travers tous les canaux alors que les hommes qui travaillent dans un système éducatif national doivent continuer de croire en cette mission comme d’abord une vocation. Eduquer une Nation est une vocation patriotique, et il faut en avoir la conviction, il faut s’en donner les armes, il faut rester dans la modestie financière et matérielle de ce que cette vocation implique.

Qu’avez-vous proposé de façon concrète?

Ma thèse a essayé de présenter la configuration du système éducatif de l’enseignement supérieur chez nous, en montrant que nous devrions déjà restructurer la carte scolaire. Donc, il faut revoir la carte scolaire et la carte universitaire du pays et savoir que l’éducation de base qui donne la connaissance et les cultures nécessaires pour être un bon citoyen ou une bonne citoyenne, est fondamentale. Il est aussi important de savoir que ce n’est pas nécessairement tous les fils et toutes les filles qui doivent accéder à l’enseignement supérieur. Vous comprenez donc que nous avons besoin d’une refondation du système éducatif, nous avons besoin d’une vraie autocritique et non pas de saupoudrage. Il faut qu’on puisse se dire comment nous voulons maintenant entrevoir la construction de la Nation par l’éducation.

Certaines inquiétudes du système éducatif béninois soulevées par les acteurs sont l’APC et le LMD. Quel est le regard du chercheur que vous êtes ?

L’Approche Par les Compétences (APC), on va dire en gros que c’est un bon programme, mais pour ceux qui ont réuni les conditions de la mise en application de ce programme-là. Au Bénin, je continue, moi personnellement, de douter que ce soit un programme qui accompagne notre développement parce qu’il faut un environnement culturel, il faut un environnement informatique, un environnement intellectuel, un environnement géopolitique pour que l’APC puisse fleurir. Aujourd’hui, quand on dit que l’APC demande beaucoup de travaux connectés, mais combien de personnes au Bénin, même à Cotonou, ont la possibilité d’avoir un ordinateur chez eux. Et qu’en sera-t-il alors des apprenants ? des enfants ? Combien de familles ont l’Internet à débit plus ou moins correct à la maison ? Et Combien de possibilités de Cyber-Cafés y-a-t-il ? Les recherches qu’on lance aux enfants ici et là, c’est du saupoudrage.

Voulez-vous dire qu’il faille jeter l’APC ?

Pas jeter, mais récupérer en l’adaptant à nos conditions de vie en sachant qu’au jour d’aujourd’hui, nous n’avons pas réellement les moyens en dehors des hommes politiques peut-être. Il faut rendre béninois ce programme éducatif.

Qu’en est-il du LMD ?

Déjà les pays occidentaux, jadis pressés par le système éducatif des Etats-Unis, ont commencé par se poser des questions sur le LMD avec la réforme de Boulogne. Evidemment comme au Bénin, on est à la rengaine, c’est lorsque les autres ont fini que nous en faisons notre civilisation, sinon notre culture. Donc, le LMD est bon en soi pour rester dans un système intellectuel international pour le moment. Oui, on le garde ! Mais, il ne faut non plus penser que c’est ça qui fait la culture universitaire en soi. On peut garder Licence, Maîtrise, DEA et Doctorat. La Licence reste un diplôme universitaire reconnu à l’international. Le problème se joue, à mon avis, au niveau de la Maîtrise, du Master et du DEA. Ce sont des questions de terminologies, un peu de structuration. Ces structurations peuvent être mises en application sans qu’on est forcé de revoir la terminologie, surtout que ces terminologies sont connotées. C’est de culture occidentale, culture européenne et américaine. Donc, ils ont tout le dispositif qu’il faut. Mais, vous pensez qu’on va indéfiniment payer les professeurs pour avoir des modules d’enseignement avec dix (10) ou douze (12) étudiants ? Nous n’en avons pas les moyens.

Pour un système éducatif rénové au Bénin, qu’est-ce qu’il faut en résumé ?

Il faut un programme éducatif national à ouverture internationale. Il y a un Conseil National de l’Education qui est en train d’être mis en route. J’ai entendu dire que ce conseil va être indépendant, apolitique. Que ce CNE soit constitué d’experts et de non experts parce que parfois, ce sont les personnes qui posent des questions les plus naïves, les plus anodines qui aident les chercheurs à évoluer parce qu’on est dans son sujet, la tête dans le guidon et à un moment donné, il faut que quelqu’un vous pique et ça vous permet de réfléchir. Donc, un Conseil National de l’Education qui repense notre système éducatif, qui met en place des projets et des politiques, mais qui n’est pas fait pour faire plaisir à telle parti politique ou un pouvoir en place ou à venir, c’est fait pour la Nation. Et maintenant dans la mise en route, le suivi, les inspecteurs des circonscriptions scolaires doivent être mis à contribution. Actuellement, le système béninois est riche de l’apport du privé, mais le privé n’est pas encore suffisamment contrôlé par l’Etat au Bénin. Il faut un vrai droit de regard. Sinon, c’est un pis-aller.

Un mot pour conclure ?

Je conclus en disant que tant qu’il n’y aura pas des hommes de vison et de conviction qui soient réellement les chevilles ouvrières de notre système éducatif de la base jusqu’au sommet, nous allons faire du sur-place et ce sera de la routine.

Ulrich Vital AHOTONDJI

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