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Volet éducatif du discours du chef de l’Etat | Cadres, professeurs, enseignants, syndicats entre admiration, craintes et questionnements

Écrit par Educ'Action on .

Enseignant en classesLe 31 juillet, veille de la célébration du 57ième anniversaire de l’indépendance du Bénin, le chef de l’Etat a prononcé son discours sur l’état de la Nation, abordant expressément pour le volet éducation trois initiatives phares qui n’ont pas laissé de marbre les acteurs de la communauté scolaire et universitaire. Dans des entretiens croisés, Educ’Action a recueilli leurs avis divergents, les uns des autres. Entre admiration, crainte et questionnement, ils se prononcent ici...

Trois projets pour l’encrage éducatif béninois. Le chef de l’Etat a annoncé l’installation des membres du Conseil National de l’Education - Nouvelle Génération, l’implantation de la Cité Internationale de l’Innovation et du Savoir (CIIS) à Sèmè-Podji et la mise en œuvre, à compter de janvier 2018, de l’Initiative Présidentielle de Promotion de l’Excellence (IPPE) pour stimuler les talents. Ce prix d’excellence sera décerné aux plus méritants à la veille de la célébration de la fête nationale, a renseigné le premier Béninois. Cette ingéniosité intellectuelle du Président qui doit prendre corps et forme sous peu, croisons les doigts, a aussi nourri les appétits réflexifs des cadres, professeurs d’université, enseignants, syndicats, et responsables d’Ongs intervenant dans le secteur de l’éducation. Dans des opinons divergentes, ils se sont confiés, opinant sur les sujets. Entre admiration, crainte et questionnement, ils se sont libérés sans ambages, espérant véritablement que les fruits porteront la promesse des fleurs. Pour beaucoup d’entre eux, l’Initiative Présidentielle de Promotion de l’Excellence (IPPE) relève d’une grande nouveauté qui permettra au Bénin de colmater les brèches, lui qui s’est laissé filer entre les doigts l’excellent surnom « Quartier latin de l’Afrique’’ depuis bien des années. Retour à la célébration de l’excellence, ils l’ont applaudi. En revanche, sur les autres points, chacun est allé de son inspiration selon le centre d’intérêt. Lisez leurs ‘’confessions’’...  

 

Ils ont dit...

Charles Codjia - DC/MESTFP

« ... une enveloppe de 150 millions à distribuer aux meilleurs collèges privés du Bénin pour l’excellence »

«Nous sommes les plus heureux au niveau du Ministère des Enseignements Secondaire, Technique, et la Formation Professionnelle parce que mon ministre se bat, chaque jour, pour l’excellence. Si le chef de l’Etat vient pour valider ce que nous sommes en train de faire, alors nous devons nous en réjouir... Le chef de l’Etat a déjà donné les instructions que nous sommes en train de traduire en action. Puisqu’au-delà des lettres de félicitations et d’encouragement que nous allons adresser aux meilleurs établissements, le ministre a pu obtenir du chef de l’Etat une enveloppe de 150 millions Francs CFA à distribuer aux meilleurs collèges privés du Bénin en attendant qu’on les aide, parce que les collèges produisent beaucoup de bons résultats. »

Abdel Rahamane Baba-Moussa - Secrétaire Technique et Permanent du PDDSE

« J’apprécie surtout l’approche prix à l’excellence qui est prise de façon holistique »

«Une grande partie du discours du chef de l’Etat a tenté de rassurer la jeunesse. Il a aussi fait allusion à la réforme en cours au niveau de l’éducation. Certes, il n’est pas allé  dans les détails mais il a mis l’accent sur trois choses : la Cité Internationale de l’Innovation et du Savoir (CIIS), le CNE-nouveau départ et l’Initiative Présidentielle de Promotion de l’Excellence. Je crois que c’est très intéressant d’avoir focalisé sur ces éléments. J’apprécie surtout l’approche prix à l’excellence qui est prise de façon holistique. En effet, il ne concerne pas seulement les élèves, mais également les autres corps professionnels et de métier : les  étudiants, les acteurs du système scolaire classique, les artisans et à toutes les autres formes de l’excellence. Pour moi, c’est un signal fort parce que l’un des grands défis que nous sommes en train de relever aujourd’hui, c’est de sortir l’éducation de la prison scolaire. J’ai l’habitude de dire pour amuser les gens qu’il faut déconstruire l’école pour construire l’éducation parce que l’éducation, c’est quelque chose de beaucoup plus vaste. On verra comment cette initiative sera pilotée dans les prochaines années. Déjà, j’ai vu que la première Dame a donné le top de cette approche d’excellence en allant gratifier les premiers au BEPC 2017. Je crois que prochainement, on étendra cette récompense aux autres acteurs de l’éducation. La Cité Internationale de l’Innovation et du Savoir est un peu dans la même ligne et va valoriser tout ce qui est développement de formation professionnelle, de la créativité de l’innovation, des technologies. Tout ça, je crois que ça fait des points importants de son programme. Pour le CNE Nouveau Départ, c’est nécessaire déjà qu’il retrouve sa place dans le conseil du secteur de l’éducation parce que pour ce que je sais, le CNE a toujours été un problème dans le secteur. Puisque introduit dans la Loi d’orientation de l’éducation comme une instance de coordination, il est malheureusement arrivé après tous les autres... »

Martial S. J. Houinsou - Directeur-Fondateur du Complexe Scolaire Sainte Thérèse D’Avila Junior

« Il faut encourager le sous-secteur de l’éducation dans le privé »

«Le Conseil National de l’Education – Nouvelle génération concerne tout le secteur de l’éducation et interpelle tout le monde. Le Président de la République a également son mot à dire dans ce vaste chantier. Par exemple, dans le secteur privé, il n’y a pas de carte scolaire. Alors que le privé a besoin également d’être assaini pour coller aux priorités éducatives de l’Etat. De plus en plus, on tente de valoriser les meilleurs apprenants qui ont réussi aux examens à travers diverses récompenses. Je voudrais plaider pour ces établissements, surtout privés qui ont formé ces meilleurs du Bénin. Ils ont besoin aussi d’être récompensés. Entreprendre dans le contexte béninois n’est pas facile. Ce n’est pas donner à tout le monde et le chef de l’Etat doit en être conscient parce qu’il vient du secteur privé. Il faut encourager le sous-secteur de l’éducation dans le privé. »

Dr. Serge Armel Atténoukon - enseignant-chercheur à l’UAC, Maître-assistant des Universités CAMES

« Mon seul souhait est que les réformes envisagées soient conduites avec méthode, professionnalisme et esprit patriotique »

«L’école béninoise se meurt ; la qualité de ses animateurs pose problème et il y a lieu de se préoccuper pour sa gouvernance. Ces trois initiatives du gouvernement traduisent incontestablement le souci du chef de l’État et des trois ministres en charge de l’éducation, de redorer le blason de notre système éducatif en vue de l’avènement d’une école véritablement au service de l’Homme et du développement social, économique voire scientifique. Nous ne pouvons que remercier le président et tout le gouvernement pour leur clairvoyance et leur vision, si tant est que l’éducation constitue et demeure la première priorité nationale. Vous savez, en matière de réformes, il faut nécessairement se poser trois questions : premièrement pourquoi reformer ? La réponse ici doit être : parce qu’il y a des dysfonctionnements dans le système actuel. Deuxièmement quoi réformer ? La réforme doit viser à améliorer les dysfonctionnements constatés tout en maintenant ou en préservant tout ce qui marche bien, et troisièmement, comment réformer ? Vous comprenez donc qu’il s’agit ici d’asseoir une bonne méthodologie et une démarche pouvant permettre de bien contextualiser les nouvelles mesures à prendre dans le cadre de la réforme. Les réalités endogènes, les spécificités et les particularismes sont convoqués, avec pour chacun, l’appréciation des avantages et des coûts. Parfois, je n’ai pas le sentiment que cette démarche est respectée dans le cadre de nos réformes. Pour preuve, nous sommes allés au nouveau programme de l’Approche Par Compétences (APC) sans nous interroger sur ce qu’il y avait de bon à conserver dans l’ancien programme, et c’est après coups, dès que les résultats générés s’avèrent catastrophiques que, face à cette catastrophe, on a compris qu’il ne fallait pas supprimer la dictée, le calcul mental ou la syllabation. Mon seul souhait est que les réformes envisagées soient conduites avec méthode, professionnalisme et esprit patriotique. Au demeurant, nous ne devons pas perdre de vue que l’éducation est une affaire trop sérieuse pour être laissée entre les mains de politiciens sans vision. Le Chef de l’État a donc vu juste, lui qui, dès le départ, a préféré s’en remettre aux spécialistes en cette matière. Je formule le vœu qu’un large débat soit instauré autour des mesures et propositions envisagées dans le cadre de la réforme de notre système éducatif. C’est dans cette disposition d’esprit et le cœur plein d’espoir que nous attendons l’installation des membres du Conseil National de l’Education (CNE), la construction de la Cité Internationale de l’Innovation et du Savoir ainsi que l’implémentation de l’Initiative Présidentielle pour la Promotion de l’Excellence. L’espoir est permis ! »

Bernardin Tavi - Directeur du CEG Ste Rita, Cotonou

« Je voudrais conseiller au chef de l’Etat qu’au-delà des récompenses à instituer via l’initiative présidentielle, de décorer également les enseignants »

«Le chef de l’Etat a fait un discours qui n’est pas politicien ; même pas politique. C’est un discours pragmatique. C’est le discours d’un homme d’action. Il n’a pas été long. Il a été précis, concis, cohérent et convaincant. Il ne nous reste simplement qu’à l’accompagner ; que chaque Béninois se sente impliquer dans la construction de notre nation. Son engagement à promouvoir l’excellence dans tous les secteurs et même celui de l’éducation est bien apprécié. L’initiative est de faire renaître l’école de ses cendres, lui redorer ses blasons pour réussir à ramener l’ancienne appellation ‘’Dahomey, quartier Latin de l’Afrique’’. Je voudrais simplement attirer l’attention du chef de l’Etat sur un aspect qui a été occulté : les enseignants sont le soubassement, la fondation de l’école ; ils sont à la base de la construction de tous les autres corps. Ce sont eux qui ont fait et qui continuent de faire tous les autres corps. Mais ce qui gêne le plus souvent, on éprouve du plaisir à décorer les personnalités ayant souvent une réputation politique, en mettant de côté ceux-là même qui les ont éduqués, formés pendant des années que sont les enseignants. C’est l’enseignant qui a éduqué. Lorsque l’enfant vole en classe, c’est l’enseignant qui le ramène à l’ordre en le disciplinant. C’est lui qui distille à l’enfant la leçon de vie, le code de l’éthique et la façon d’interagir avec les autres.  C’est pourquoi je voudrais respectueusement conseiller au chef de l’Etat qu’au-delà des récompenses instituées, de décorer les enseignants que nous sommes pour nous galvaniser »

Kassa Mampo Nagnini - SGA de la CSTB

« Le Conseil National de l’Education - Nouvelle Génération ne résout aucun problème »

«Le Chef de l’Etat en abordant le volet de l’éducation n’a pratiquement rien dit à la Nation. Le Conseil National de l’Education - Nouvelle Génération ne résout aucun problème. L’école permet de développer le pays, c’est pourquoi on doit partir du milieu ambiant de l’enfant,  c’est-à-dire la langue. Les nouveaux programmes qui parlent d’Approche Par Compétences (APC) imposent que les enfants soient instruits dans leurs langues maternelles, parce que c’est dans les langues maternelles que l’enfant a les mots, la connaissance. Donc, l’enfant apprend d’abord ce qui se passe chez lui, et va apprendre ce qui se passe ailleurs qui l’aide à la transformation de son milieu. L’éducation doit viser cela. L’éducation telle qu’elle se présente aujourd’hui où nous continuons d’apprendre en Français, ne favorise aucunement les choses. C’est exactement comme si nous sommes à la période coloniale où le colonisateur formait des commis qui devaient l’aider à pacifier le pays. C’est pour ça que nos cultures et nos valeurs positives sont en train de disparaître. C’est partant de nos connaissances empiriques que nous allons développer notre pays. On change les méthodes, on ne permet plus aux enfants de maîtriser les enseignements dans la langue étrangère. Des collèges existent et ne fonctionnent que sur la base des vacataires. On ne veut pas recruter et former afin de leur donner la chance de devenir des contractuels de l’Etat pour qu’ils soient rassurés par leur statut. Vous allez à l’Université, on dit système LMD. Or, le système LMD impose un ratio. On dit un enseignant pour 30 étudiants. Aujourd’hui, on a un enseignant pour 2.000 étudiants, il n’y a pas d’amphithéâtres pour recueillir les enseignants. On valorise une masse horaire, on parle de quota horaire. Est-ce que ce quota horaire est respecté ? »

Lucien Glèlè Langanfin - SGA de la CGTB

« Il faut s’interroger sur l’opérationnalisation de tout ce qu’on met comme nouveauté »

«A priori, nous pensons que le Conseil National de l’Education - Nouvelle Génération doit pouvoir être une bonne chose parce que nous sommes partis du 2ième forum sur l’éducation pour constater les failles liées à l’actuel Conseil National de l’Education qui a du mal à jouer son rôle d’organe de régulation au niveau des trois sous-secteurs de l’éducation. Il doit jouer son rôle d’organe de gouvernance de la politique des orientations fondamentales. Maintenant nous avons constaté que dans les propositions du gouvernement actuel, c’est qu’on veut donner beaucoup plus de poids, beaucoup plus d’attributions à cet outil de gouvernance pour mettre fin à certains dysfonctionnements liés au fonctionnement des sous-secteurs. C’est une bonne chose, mais il faut s’interroger sur l’opérationnalisation de tout ce qu’on met comme nouveauté. Aujourd’hui, si on veut un CNE fort, un CNE puissant qui pourra lutter contre la politisation, il est clair que les ministres répondent au niveau du Chef de l’Etat. Est-ce qu’un ministère qui est dans sa fonction régalienne pourra se soumettre aux ordres d’un Conseil National de l’Education s’il n’est pas au-dessus du gouvernement ? Est-ce qu’il n’y aura pas des conflits d’attribution ? Donc, il y a des questionnements. »

La Rédaction

 

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